A mes grand-parents

Vous n’allez peut-être pas le croire, mais l’odeur du savon de chez mes grand-parents vient à nouveau d’envahir mes narines. Je revois la salle de bain. Vide. Il y a la lumière fragile du plafonnier. La baignoire à gauche. Le lavabo. Le bidet quelque part entre les deux. Je crois. Sur le lavabo, le porte-savon et le savon lui-même qui m’a servi tant de fois. Il y a aussi le blaireau dont les poils se dressent vers le plafond.

C’est étrange. Chaque fois que j’ai revu en esprit les pièces de ce petit appartement de région parisienne, elles étaient toujours vides. Même dans mes rêves. Surtout dans mes rêves. La chambre de mes grand-parents, avec cette armoire que j’avais fini par récupérer. La chambre de mon père. Je remonte les marches. Un vieux papier peint fait de marron, de vert et d’innombrables cerfs qui courent, qui fuient peut-être d’invisibles chasseurs.
Dans le salon siègent encore des meubles qui me viendront aussi et dont j’ai dû me défaire. Le temps abîme tout. Le téléviseur à bouton sur son piédestal à roulettes qui entonnent encore l’École des fans. La fenêtre à double battant qui donne sur le balcon. De là je vois l’aire de jeu. La cage aux poules. Le tunnel en béton qui sentait l’urine de chien. La petite piste de sable qui accueillait nos courses de billes. L’espèce de préau qui résonnait souvent sous les coups des ballons. Je crois bien qu’il y avait un tourniquet aussi. Et quelques grands arbres, des sapins ?

Sous le balcon, la terrasse qui donnait sur les escaliers et l’ascenseur. Quand je jouais dehors et que le klaxon mélodieux du marchand de glaces retentissait, je courais me mettre en contrebas du balcon et j’attendais la pièce à régal. Cinq ou dix francs peut-être emballés dans une feuille de papier essuie-tout pour amortir la chute. Le prix d’une fusée. Une glace à l’eau pleine de colorant que je n’offrirais probablement pas à mes enfants, si elle existait encore.

Je referme la fenêtre et je vais dans la minuscule cuisine. Il y a juste de la place pour une table quelques placards autour de l’évier.

Je me souviens même des toilettes. Sombres elles aussi. Toutes les ampoules étaient faibles.

Je passe la porte d’entrée. Le couloir de l’immeuble est désert. Pas un bruit. Au fond à droite, comme à gauche d’ailleurs, mais nous passions souvent par la droite, deux battants de verre. Je me rappelle qu’un jour où j’avais entendu le camion du marchand de glaces, j’étais sorti en trombe et j’avais cru les portes ouvertes. Je n’avais réalisé mon erreur qu’au clong que fit mon crâne contre la porte. J’avais quand même réussi à avoir ma fusée et une belle bosse en prime.

J’arpente les couloirs comme des souvenirs et je n’y vois jamais ces deux êtres que j’ai aimé de tout mon cœur. Tout est vide. Irrémédiablement vide. Diablement vide. Comme s’ils avaient fui. Comme si je les avais fait fuir.

Alors parfois dans mes rêves je découvre des portes dans des endroits improbables de l’appartement. Des couloirs qui me donnent l’espoir de les retrouver. Et toujours cet espoir meurt et avec lui une partie de moi-même.

Il ne reste que des instantanés. Les ongles jaunis de mon grand-père et son odeur de « Gauloises ». Ses cheveux blancs et ses mots fléchés. Le petit verre de jaune. Ses baskets à scratch, les chaussures pour handicapés comme il disait.

Ma grand-mère est assise dans son fauteuil, enveloppée de sa robe de chambre. Ses cheveux qui frisent un peu. Son sourire. Elle est partie bien avant lui. Trop tôt, beaucoup trop tôt. C’est toujours trop tôt pour les gens qu’on aime.

Je me pose toujours la question de savoir ce que je serais devenu s’ils avaient vécu tous deux avant que je ne prenne le chemin de l’université. Surtout elle. Surtout elle qui parlait cette langue étrangère que j’ai toujours rechigné à apprendre. Parce qu’elle n’était plus là ?
Elle la parlait et pourtant je crois bien n’avoir jamais entendu que guten Appetit. C’est certainement faux. Sa famille est déjà venue nous visiter. J’ai sûrement entendu d’autres mots, d’autres phrases.
Alors je me dis souvent que je devrais l’apprendre, que ce n’est pas trop tard. C’est vrai. Mais je n’apprendrai plus rien d’elle. Plus rien d’eux. Plus rien de ce prisonnier de guerre et de cette jeune allemande.

Le temps abîme tout. Les souvenirs, les espoirs, et les vies qui s’accrochent au passé.

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