Aux esprits chafouins

Il y a quelques temps ((Oui, j’ai besoin de temps pour digérer les choses. Bien, en réalité ce texte traine dans les brouillons depuis un bon moment sans jamais oser en sortir. Gageons qu’il trouve encore sa place dans l’actualité.)), j’ai lu des tweets effarants, sur le communautarisme, la charte des langues régionales et minoritaires, etc. Les tenants de la culture des Lumières et des Droits de l’Homme me semblent tellement obtus, tellement communautaristes eux-mêmes au plus profond d’eux, parce que ce qui est différent, ce qui touche à leur petit confort, à leurs petites habitudes, leur faire peur.

Je n’ai pas peur des femmes voilées, je n’ai pas peur des personnes qui portent une croix visible ni des signes d’une ancienne religion. Je n’en épouse pas pour autant les convictions.

Je n’ai pas peur d’entendre une langue que je ne connais pas dans la rue, dans le bus, dans le métro ou quand je fais mes achats. Je ne me sens pas menacé par des conversations qui ne me concernent pas. Je ne me sens pas visé dès que quelqu’un ouvre la bouche dans une langue qui m’est inconnue.

Nous faisons tous partie d’une communauté. Nous sommes tous communautaristes et bien que nous soyons tous des humains, vivant sur Terre, nous n’évoluons pas tous dans les mêmes cercles, avec les mêmes centres d’intérêts, avec les mêmes pensées. Les uns font partie d’une communauté religieuse (chrétienne, musulmane…), d’autres d’une communauté de tuning, de jeux de rôles, de football et j’en passe, parce qu’une communauté c’est un groupe de gens qui ont quelque chose en commun. Notre vie est comme une rosace, faite d’un entremêlement de cercles.

Alors, je fais partie de la communauté bretonne, de la communauté française, de la communauté européenne, de la communauté mondiale et de bien d’autres communautés encore sans doute.

Oui, je fais partie de ceux qui demandent des droits pour la communauté bretonne. Puisque je demande le droit des Bretons à parler leur langue en toutes circonstances, on me taxe de communautarisme, partant de l’idée que jouir d’un droit inaliénable accordé à certains (le droit de parler sa langue) entre forcément en opposition avec une communauté plus grande (en termes de nombre). Autrement dit, demander le droit de pouvoir parler breton en privé comme en public est considéré comme un rejet de la langue française et de la (sa) République. On part du principe qu’on ne peut pas appartenir à deux ensembles. Poussons donc un peu: si j’aime le foot, je n’ai pas le droit d’aimer la boxe; ce sont deux disciplines qui s’opposent puisque l’une est collective, l’autre individuelle, mais qui sont pourtant dans la même communauté du sport. On devrait considérer qu’une seule des deux porte une vérité universelle sur ce qu’est le sport, le dépassement de soi, la fraternité (ne parlons pas de sororité, c’est un gros mot dans le monde du sport parait-il, les femmes c’est fait pour apporter la bière, merci bobonne, amène-moi les chips aussi!) et de toutes les valeurs universelles du sport.

Si nous parlons de cultures, et je l’entends souvent, seules les grandes cultures ont le droit de vivre. Qu’est-ce qu’une grande culture au final? C’est un ensemble d’individus qui se sont exprimés seuls ou ensembles dans une même langue, sur un territoire donné voulant porter leur message sur un ou plusieurs aspects de l’humanité (amour, haine, guerre, égalité, soumission, joie, peur…). L’Histoire fait que ces cultures sont grandes ou petites suivant qu’elles ont ou non un État pour les soutenir, de l’argent (en masse), etc. Pourtant ces grandes cultures ce sont nourries des petites. Vous connaissez l’histoire des petits ruisseaux, non? De grandes cultures sont mortes sous les coups de l’Histoire, remplacées par des plus petites. C’est ça qui vous effraie tant? C’est ça qui vous oblige à dénigrer, à renier des droits dont vous jouissez à une communauté qui n’est pas la vôtre? C’est cela même qui vous pousse à nier même l’idée que la France puisse être plurielle? Qui sont les communautaristes?

Alors en France, qui a pour l’instant un territoire stable, ce qui n’a pas toujours été le cas et qui pourrait ne plus être le cas à l’avenir – nous ne sommes jamais à l’abri d’une (r)évolution – nous partageons une chose qui s’appelle le français. C’est la langue qui lie tout ce petit monde sur ce territoire, parce que pour le reste: c’est un beau mélange passé, présent, futur.

Parler breton, basque, alsacien, occitan, catalan, arabe, anglais, allemand, finnois, suédois, malgache, etc. sur le territoire français, ça n’est pas rejeter les citoyens qui ne parlent pas ces langues. Si vous me demandez l’heure dans la rue en français, je vous répondrai en français. Avoir une langue commune ne devrait pas être un motif de rejet des autres langues.

Certains brandissent la discrimination: « Oui mais alors si une langue régionale est exigée pour pouvoir travailler dans une administration et que demain je veuille changer de région, alors il faudra que j’apprenne cette langue malgré moi?! C’est pas de la discrimination ça? » Bien, comment dire. Dans certains postes, on exigera que vous parliez anglais. Si vous ne le parlez pas, vous ne serez pas pris. C’est pas de la discrimination ça? Ah non? C’est une compétence supplémentaire? Le breton (entre autres) aussi, point.

Pour revenir aux grandes et aux petites langues, aux grandes et aux petites cultures. J’entends souvent cet argument fumeux que le breton (ou toute autre langue minoritaire) ne peut tout exprimer, qu’il n’a pas de portée universelle, que les concepts abstraits échappent (« à ces culs terreux de Bretons ») à cette langue proche de la terre (on y revient). Qu’est-ce que l’universalité? C’est une chose commune à tous les hommes et toutes les femmes de cette planète? Si je pleure, ai-je besoin de parler pour exprimer le sentiment universel de tristesse, de peine, de douleur? Quelle langue parlée par un être humain ne saurait être universelle?

Ne parlons pas de communautarisme à n’importe quelle sauce. Que l’oppression soit faite par des religieux, par de grandes firmes, par des États, par votre mari, votre femme, vos voisins et voisines, l’oppression est l’oppression, de la communauté de l’Oppression, elle n’est portée par aucune culture en particulier mais par toutes les cultures, par aucune langue mais par toutes les langues. La souffrance, tout ce qui nous touche dans notre chair, dans notre âme est universel. Parce que l’être humain s’il sait être universellement bon sait aussi être universellement mauvais. Ce n’est pas en voulant réduire le monde à deux ou trois langues sous prétexte de mieux se comprendre que l’oppression disparaitra. Bien au contraire, vous ferez partie du rouleau compresseur qui voulant extraire les petits de leur « médiocrité » ne fera que les opprimer.

Être humaniste (qui est le contraire du fameux « communautariste ») ce n’est pas imposer sa culture et sa langue au nom de l’universalité, mais s’ouvrir aux autres cultures pour y trouver ce qu’il y a d’universel.

 

 

 

 

 

 

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